L'Histoire dans l'histoire

 
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Challenger
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MessagePosté le: 26/11/2007 10:43:47    Sujet du message: L'Histoire dans l'histoire Répondre en citant
Bon…il faut croire que le thème ne me motive toujours pas (je n’y ai même pas jeté un coup d’œil à vrai dire, il faudrait peut-être, pour commencer). En revanche, j’ai fini par m’atteler à un projet qui dormait depuis plusieurs mois, parmi d’autres, au sujet du Nom de la Rose. Le prologue passé, le lecteur entre directement dans le récit d’Adso. Et passées les considérations bibliques, Adso entre directement dans le contexte historique des événements qu’il raconte. Quiconque a lu le livre sans être spécialiste d’histoire, et d’histoire médiévale plus particulièrement, a quelques difficultés, malgré les précisions d’Adso dans les premières pages à comprendre de quoi il retourne. Il faut dire qu’entre les conflits entre papes, les conflits entre ordres religieux, les conflits entre empereurs, les conflits entre hommes…il y a de quoi faire au Moyen-âge et particulièrement dans la période que Eco a choisie. 1327. Novembre.
1327 est l’année où, selon Adso, « l’empereur Louis descendit en Italie pour reconstruire la dignité du Saint Empire romain, suivant les plans du Très-Haut et pour confondre l’infâme usurpateur simoniaque et hérésiaque qui en Avignon couvrit de honte le saint nom de l’apôtre (je veux dire l’âme pécheresse de Jacques de Cahors, que les impies honorèrent sous le nom de Jean XXII). » Oui, pour une première page de roman, ça fait mal à la première lecture. Les joies de l’inculture…
Voici maintenant un résumé des explications que donne Adso dans les deux pages qui suivent. Au début du XIVème siècle, le Pape Clément V transfère le siège apostolique en Avignon et laisse Rome en proie à une guerre civile de seigneurs. En 1314, cinq princes allemands élisent Louis de Bavière à la tête de l’Empire, à Francfort. La même année, Frédéric d’Autriche est élu au même poste, à Cologne. Hic. En 1316, Jacques de Cahors, 72 ans est élu pape et prend le nom de Jean XXII, à Avignon. Il soutient le roi de France dans des persécutions de Templiers. Certes. Tiens, je suis perdue. Mais peu importe car en 1322, Louis de Bavière l’emporte sur Frédéric. Pour le récompenser, Jean excommunie Louis qui, à son tour, déclare Jean XXII hérétique. L’amour est déjà palpable dans l’Empire quand les franciscains, lors d’une sorte de colloque sous la direction de Michel de Césène décident, la même année de lancer la thèse de la pauvreté du Christ. Thèse qui, par ailleurs, n’a pas reçu la mention Très Honorable avec les félicitations du jury et qui conduit à la querelle sur la pauvreté du Christ, plutôt très présente dans le livre. En 1323, Jean condamne les déclarations des franciscains dans la décrétale Cum inter non nullos.
En 1327, l’année des événements donc, Louis est couronné Empereur à Milan.


Voilà ce que nous apprend le livre dans ses premières pages. J’admets, nous avons les événements principaux. Mais je trouve que cela manque un peu de détails contextuels, malgré tout. Cela étant, Le Nom de la Rose n’est pas un manuel d’histoire et moi, je ne suis pas spécialiste d’histoire médiévale (j’aime bien le sous-entendu que je suis spécialiste de quelque chose. Mwahaha la bonne blague. Ou pas. Ahem). Mais Britannica est venue à mon secours à défaut d’internet. N’essayez même pas de chercher une quelconque exhaustivité.

La guerre des Empereurs

A ma gauche, Louis IV de Bavière, fils de Louis II, duc de Bavière et d’une Habsbourg au nom imprononçable (Mechthild). Petit-fils du roi Rudolf I (ça ne s’invente pas). Louis a un frère aîné, avec lequel il va évidemment se quereller pour des questions de territoire, et avec les Habsbourg (branche mâle de la famille) pour faire bonne mesure. Louis réussit à négocier avec son frère, en même temps qu’il remporte une victoire décisive contre les Habsbourg en 1313, à Gammelsdorf. Bref.
L’empereur Henry VII meurt le 24 août 1313. Too bad. Et arrive ma droite. Frédéric III. Habsbourg de son état et Duc d’Autriche. Mais avec un léger avantage sur Louis : il est reconnu par la branche principale de la famille, contrairement à l’autre.
Parallèlement à cela, on sait bien que les gens ont tendance à se quereller dès qu’il est question de paillettes et de pouvoir. Or, quand on est une grande maison d’Europe de l’époque, ça fait aussi bien d’avoir un empereur dans la famille qu’un sac Gucchi à Mode. Et comme Louis est malin, il fait alliance avec la maison de Luxembourg, vexée de ne pas avoir gagné le trône la dernière fois, contre les Habsbourg et l’Autriche. Et voilà comment en 1314, le 25 novembre, deux Empereurs sont élus en même temps. Car un Empereur est élu à l’époque, le seul léger problème venant de l’hétérogénéité de l’électorat et d’une mauvaise gestion des scrutateurs. Le côté comique de l’histoire, cependant est que Louis est couronné au bon endroit (Francfort) alors que Frédéric est couronné à Cologne. Mais Frédéric est couronné par le bon archevêque contrairement au rival. Difficile de départager donc. D’où le début du premier problème, que l’on tente bien évidemment de régler à l’époque par un conflit armé. Habsbourg contre Habsbourg. Huit années de conflit qui se terminent le 28 septembre 1322 à Mühldorf, en Bavière par la victoire de Louis qui fait prisonnier Frédéric et ses frères. Frédéric est libéré en 1325 à condition de reconnaître Louis et au final, ce beau petit monde finira par s’entendre un peu mieux puisque Louis confie l’Autriche à Frédéric. Tout ça pour ça.
Le 31 mai 1327, Louis accepte la couronne de Lombardie à Milan. En janvier 1328, des représentants romains lui offrent la couronne impériale.

La papauté contre-attaque

Les conflits entrent grandes familles romaines commencent dans les années 1280, encouragés par le Pape Boniface VIII. Mais en 1309, Clément V décide de changer le siège de la papauté et de le transférer en Avignon (cela dure jusqu’en 1377). Pour la petite histoire, Clément est français d’origine et fidèle au roi de l’époque, Philippe IV (pour l’histoire des Templiers, en fait, c’est juste que les Templiers étaient devenus un ordre militaire extrêmement puissant et, comme d’habitude, le pouvoir des autres fait peur aux hommes de pouvoir…d’où la volonté de Philippe de ruiner l’ordre). Le 7 août 1316, Jean XXII, également français d’origine, est élu pour succéder à Clément V, en Avignon toujours. Comme les Papes, contre toute attente, aiment aussi le pouvoir terrestre, Jean XXII décide d’intervenir dans la querelle pour la couronne impériale et interdit aux belligérants de belligérer jusqu’à ce que lui ait réglé le problème. Il va sans dire que Louis l’a envoyé sur les roses (rouges ou blanches ?). Et à l’époque, on ne rigole pas avec le pouvoir papal. Louis a donc, finement (ou pas), pris le parti des spirituels franciscains (ceux-là même qui prônent la pauvreté du Christ, vous me suivez ?) contre Jean XXII qui, lui, a condamné ces propos. Forcément, cela a énervé Jean XXII qui l’a tout bonnement excommunié.

Suite au prochain épisode pour la querelle sur la pauvreté du Christ !

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MessagePosté le: 26/11/2007 10:43:47    Sujet du message: Publicité
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Challenger
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MessagePosté le: 06/03/2008 16:33:10    Sujet du message: L'Histoire dans l'histoire Répondre en citant
La pauvreté du Christ


J’aime cette disputatio (ne cherchez pas, disputatio est le nom officiel donné à une querelle au Moyen-âge parce que ça fait tellement plus classe). Il paraît que c’est l’une des plus importantes de l’époque (avec la querelle des universaux, foi et raison, sel ou poivre) mais on ne trouve rien sur elle dans les encyclopédies ou sur le net. Genre tout le monde la connaît.
Bref, du coup, ce qui suit sera peut-être un peu confus parce que je ne me sers que de ce que j’ai pu noter au fil des pages du livre. Les enjeux sont très bien expliqués mais les dates font défaut. Globalement, on part de Saint François d’Assise et la querelle proprement dite prend ses sources dans les 30 dernières années du 13ème siècle ; elle se trouve, je crois, concernée par les condamnations de 1277 de l’évêque de Paris Etienne Tempier (j’y reviendrai parce que tout le monde n’a pas eu mes cours de philosophie médiévale) et prend son véritable essor pile dans les années qui nous concernent pour Le Nom de la Rose.

Saint François contre tous

En réaction aux habitudes de richesse du clergé, au début du 13ème siècle, Saint François d’Assise prône la pauvreté des hommes d’église, une vie proche du peuple. Il aurait pu rester marginal mais fait au contraire beaucoup d’adeptes. L’ordre franciscain (crée en 1210) croît donc et bien évidemment inquiète. Car une fois encore, on peut et on va se rendre compte que les débats d’idées ont en fait pour enjeu le pouvoir. Si les franciscains prennent de l’importance au sein de l’église, ils représentent une menace pour les puissances établies (aaaah, la foi, l’importance des convictions, c’est beau…).

Un ordre, des ordres

Le revers de la médaille, enfin de la croissance est que, comme dans tout grand parti, il est difficile d’arriver au consensus. Par conséquent, des tendances se forment au sein de l’ordre. Prenons pour exemple les Joachimites : ils sont des “disciples" de l’abbé Joachim qui avait déclaré que le Christ, corrompus par ses faux apôtres, devrait se réincarner sur terre. Cette idée fait partie des propositions condamnées par la Sorbonne qui craint le pouvoir de l’ordre. Adso ne précise pas en quelle année mais comme tout cela arrive dans les trente dernières années du 13ème, j’en déduis que cette condamnation peut très bien entrer dans les 200 je ne sais plus combien condamnations de M. Tempier. Pour faire simple, monsieur l’évêque de Paris, Etienne Tempier, avait été chargé par le Pape de condamner des propositions dites dangereuses et il a pris son rôle tellement à cœur qu’il a fait un peu de zèle et commencé à condamner comme hérétiques tout un tas de propositions prises hors contexte. Par exemple, si j’écrivais : “là où règne l’envie et le péché, Dieu est absent", Monsieur Tempier condamnerait et supprimerait la deuxième partie de ma phrase (en laissant la première, naturellement). Et je n’exagère pas mais je n’ai plus les vrais exemples en tête. Du coup, ses condamnations (plus de 200 donc) ont amputé des textes de philosophes, de théologiens etc. et il n’est pas absurde de penser qu’Adso fait référence à cela. Il pourrait tout aussi bien, je l’admets, faire allusion à des condamnations initiées par les maîtres de la Sorbonne (faculté de théologie) mais de toute façon, retenir le nom et l’action d’Etienne Tempier ne peut pas faire de mal dans le contexte de l’époque.

Les dissensions au sein de l’ordre franciscain continuent pendant ce temps-là leur petit bonhomme de chemin et en 1274 (merci Britannica), le concile de Lyon sauve d’une certaine façon le groupe. Ou pas. Car le concile est malin et a l’idée lumineuse d’accorder aux franciscains la propriété de tous leurs biens. Oui pour un ordre qui prône la pauvreté et qui profère que le Christ n’a jamais rien possédé, ça fait désordre (ahem). Bien sûr, cela ne dérange pas tout le monde mais dans les personnes offusquées par cette incompréhension de leurs préceptes, certains se lèvent pour rappeler que, accessoirement, la règle de Saint François interdit la propriété. Contradiction. Cela étant, en ces temps sympathiques, il ne fait pas bon contredire et les contradicteurs sont condamnés à l’emprisonnement à vie. Parmi eux, on retrouve Ubertin de Casale, Pierre de Jean Olivi et Michel de Césène. Ils seront libérés plus tard, à condition de renier un peu leurs idées.

Tous ces événements aboutissent à la naissance du mouvement des spirituels, accueilli avec indulgence par le Pape de l’époque, Célestin V. Manque de chance pour eux, Célestin règne moins d’un an (5 juillet – 13 décembre 1294). En revanche, les populations apprécient les idées des spirituels, ce qui ne les aide d’ailleurs pas spécialement. Nous avons donc d’un côté les spirituels, suivis par des populations qu’on appelle fraticelles ou frères de la vie pauvre et de l’autre côté, le reste du monde. Encore une fois, les fraticelles dérangent en raison de leur nombre. Il devient difficile de distinguer les spirituels qui conservent des liens avec les autorités ecclésiastiques et ceux qui vivent en-dehors de l’ordre de l’aumône, du travail de leurs mains etc. Le successeur de Célestin V, Boniface VIII (1294 – 1303 pour les années de sa papauté) publie dans les dernières années du 13ème la bulle Firma Cautela qui condamne tous les mouvements à la marge des franciscains (soit dit en passant, les Spirituels ne l’aimaient pas beaucoup). Les spirituels cherchent alors à se détacher de l’ordre franciscain, ce qui aurait pu être accordé par Célestin V (il faut l’accord du pape) mais qui est plus difficile sous Boniface VIII et, il faut bien le dire, quasiment impossible sous Jean XXII.

Jean XXII : en son nom et au nom de Dieu

Dès l’année de son élection, 1316, il demande que les spirituels soient expulsés de Sicile et fait emprisonner Ange Clarino, entre autres. Il est des relations qui commencent mieux. Ubertin de Casale et Clarino obtiennent le droit très rassurant d’abandonner leur ordre hérétique. L’alternative, que connaîtront beaucoup, est le bûcher. Moins rassurant. Ainsi de nombreux spirituels et fraticelles finiront brûlés sur ordre de Jean ([mode inculte] il y a un passage de la Bible qui dit « brûlez tous mes ennemis, et ceux qui croient en moi mais pas comme vous » ? [/mode inculte]).
Pour détruire complètement ces ordres, Jean fait condamner comme hérétique la proposition selon laquelle le Christ et les apôtres n’avaient rien possédé individuellement ni collectivement. Ce faisant, il condamne tout l’ordre franciscain qui a adopté cette idée lors du chapitre de Pérouse (date inconnue…). Débat d’idées ? Mouais. Petit rappel : les franciscains avaient soutenu Louis de Bavière contre le Pape. De là à penser à une petite vengeance personnelle, il n’y a qu’un pas aisément franchissable.
Commentaire d’Adso : « Ainsi depuis lors de nombreux fraticelles, qui ne savaient rien ni d’empire ni de Pérouse, moururent brûlés. » J’aime.

Les dessous de la pauvreté

Je ne sais pas si j’ai rêvé et, si tel était le cas, j’irais vite consulter pour cause de rêves insolites, mais il me semble que lors du débat reproduit dans le film, quelqu’un dit quelque chose à base de : « the question is not whether Christ was poor but whether the Church should be poor ». On peut constater encore une fois l’importance de convictions fondatrices dans la religion. Tiens, je médis. Toujours est-il que cette phrase, même si elle sortait tout droit de mon imagination, résumerait très bien les enjeux de la querelle. Il faut être honnête, la plupart des autorités ecclésiastiques se moquent en réalité complètement de savoir si le Christ possédait sa tunique ou s’il l'avait empruntée (auquel cas, je doute qu’il ait eu le temps de la rendre, cela dit). A l’époque, l’Eglise est extrêmement puissante et extrêmement riche surtout. Par conséquent, s’il s’avérait que le Christ ne possédait rien et que, naturellement, ses adeptes doivent l’imiter, les hommes d’église pourraient dire adieu aux richesses. Et compte tenu des conditions de vie médiévales, l’argent et le pouvoir sont étroitement liés (ça, ça n’a pas beaucoup changé).

Les bénédictins à la rescousse

Umberto Eco est un génie, on le sait. Ou, en tout cas, dans la mesure où le mot « génie » a tendance à être employé à tort et à travers de nos jours, c’est un universitaire d’une culture immense qui a longuement réfléchi à ce qu’il allait mettre dans son livre. Pourquoi cette parenthèse ? Tout simplement pour expliquer le choix d’une abbaye bénédictine pour abriter le débat. N’oublions pas que l’enquête que mène Guillaume tout au long du livre n’est pas la raison de sa venue en Italie. Adso fait allusion plusieurs fois au fait que leur voyage a duré longtemps parce qu’ils se sont arrêtés dans plusieurs abbayes, et pas uniquement pour se reposer. L’Abbaye du crime est l’endroit « neutre » choisi pour accueillir les délégations papale et franciscaine dans le cadre du débat sur la pauvreté. L’ordre bénédictin est très riche (on peut s’en rendre compte dans le livre et dans le film à travers cette abbaye précisément) mais, lors des persécutions commises à l’encontre des spirituels et des fraticelles, beaucoup d’hérétiques furent recueillis par des abbayes bénédictines. D’où la présence de Salvatore et de son penitenziagité.


Quant à savoir qui a gagné, aucune idée. Mr. Green

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MessagePosté le: 19/10/2017 04:43:23    Sujet du message: L'Histoire dans l'histoire
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