Dossier - Le Monde des livres

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Requiem cum libro Index du Forum // Traduction // Discussions autour de la traduction
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Challenger
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Jan 2007
Messages: 391

MessagePosté le: 15/09/2007 14:52:57    Sujet du message: Dossier - Le Monde des livres Répondre en citant
Le Monde des livres : dossier sur la traduction

A propos de Dire presque la même chose. Expériences de traductions de Umberto Eco

TRADUIRE SANS TRAHIR

Peut-on prétendre avoir lu Shakespeare, Dante, Cervantès ou Goethe, quand on ne les a pas découverts dans leur langue d’origine ? La traduction, qui concerne près d’un tiers des romans publiés en France chaque année, permet de faire passer une œuvre d’un idiome à l’autre, mais n’est jamais une reconstitution à l’identique. Elle opère, comme le souligne le titre du dernier recueil d’Umberto Eco, dans l’ordre du « presque » même, c’est-à-dire du proche, le plus proche possible, mais cependant différent.
Presque : dans cet adverbe apparemment inoffensif se glissent toutes les interrogations, les doutes, les polémiques et les suspicions qui laissent cette question perpétuellement ouverte. C’est à cause de lui que les modes d’approche et les modes tout court se succèdent dans la manière de traduire les textes littéraires. A cause de lui encore, que certains ouvrages passent pour « intraduisibles ». A cause de lui, enfin, que le travail de traduction d’une grande œuvre n’est jamais complètement fini.

La main du traducteur est-elle transparente ? Sans doute, si tant est que la traduction se contente de « dire la même chose dans une autre langue ». Or, dans ses innombrables expériences de traductions relatées dans Dire presque la même chose, Umberto Eco installe l’enjeu philosophique de l’exercice dans cet adverbe, « presque », subrepticement glissé dans le titre et pourtant si crucial.
C’est sur un « ton de conversation », dans le cadre d’un propos qu’il annonce à rebours de tout systématisme, qu’Umberto Eco se lance dans la rédaction d’un étonnant livre ouvert. Non pas une « théorie de la traduction » mais une série illustrative issue en grande partie de ses expériences personnelles. Car Eco a lui-même consacré plusieurs années à la traduction italienne de Sylvie de Gérard de Nerval et des Exercices de style de Queneau. Il a, comme éditeur chez Bompiani, supervisé et corrigé les traductions de centaines de livres. Et surtout, il a été traduit, dès la parution du Nom de la Rose en 1980, dans plus de trente langues. Pour toutes celles qu’il connaissait peu ou prou, Eco a travaillé en collaboration avec ses traducteurs. De bons traducteurs, déclare-t-il, peuvent expliquer à l’auteur certains problèmes de traduction, y compris dans les langues qu’il ne connaît pas. L’auteur, à son tour, « suggère » alors quelques libertés afin de « contourner l’obstacle », que ce soit en russe, en hongrois, ou en japonais.
Or, précisément, si l’auteur peut intervenir dans ces langues inconnues de lui, c’est que la littéralité importe moins que l’esprit du texte, son souffle, son chant intrinsèque et lancinant. Ne pas traduire à la lettre, donc, mais opérer une « traduction proprement dite », à savoir « d’une langue naturelle à l’autre ». Techniquement, traduire signifie alors « comprendre le système intérieur d’une langue et la structure d’un texte donné dans cette langue, et construire un double du système textuel qui, sous une certaine description, puisse produire des effets analogues chez le lecteur. » Au fil de plus de 400 pages d’illustrations en six langues, Eco donne à sentir, d’un geste presque sensuel, cette alchimie du verbe traduit.
Contre-exemple : la traduction « en quelque sorte » – acceptable, mais non pas idéale. Eco choisit l’ouverture des « Chats » de Baudelaire : Les amoureux fervents et les savants austères/Aiment également, dans leur mûre saison,/Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,/Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires. » En voici une traduction anglaise : « Fervent lovers and austere scholars/Love equally, in their season,/Powerful and gentle cats, the pride of the house,/Who like them are sensitive to cold and like them sedentary. » Il s’agit d’une traduction littérale, que le service de traduction automatique Altavista reconstitue en un texte très semblable à l’original, du point de vue sémantique. Ici, le traducteur fait fi de l’esthétique en faveur de ce que Eco appelle la « reconnaissance anagraphique » : le fait que la traduction permette d’avérer qu’il s’agit de cette poésie française et non d’une autre.
Mais la traduction peut, doit, faire bien plus encore. Dans une visée à la fois philologique et esthétique, Eco s’attache à la notion de « négociation » entre le texte d’origine, son auteur empirique, sa culture propre – et le texte, la culture, les attentes d’arrivée. Dans cet acte de négociation, un critère fondamental : la retranscription d’un monde, fût-elle accomplie au prix de métamorphoses formelles.
Exemple : la Sylvie de Nerval, texte dont Eco est passionnément épris. « J’étais le seul garçon dans cette ronde, où j’avais emmené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs… » Eco cite quatre traductions exactes sur le plan sémantique, avant de révéler la sienne qui seule, selon lui, restitue « la haute tension onirique » de Nerval.
Le code Eco ? Nerval a glissé dans sa prose poétique nombre d’alexandrins, d’hémistiches ou d’hendécasyllabes – en tout, pas moins de seize vers sans doute invisibles à l’œil nu, bien que structurellement essentiels. Eco substitue alors à ces seize vers seize autres vers, à de nouveaux emplacements qui seuls, en italien, exhaleront le « flux du discours » originel. Ici, donc, pas de réversibilité littérale, lexicale et syntaxique, mais « un effet identique à celui que le texte, selon mon interprétation, voulait provoquer chez le lecteur. » Le point d’orgue de la traduction sera le respect « non littéral » de l’intention et de l’invention d’un texte. Le souffle d’un monde vers un autre monde, reflet presque identique, et toujours aussi beau. Mais jamais tout à fait le même. Ni jamais tout à fait un autre.

Lila Azam Zanganeh.


Bibliographie
-L’Epreuve de l’étranger, Antoine Berman (Gallimard, 1984)
-Pour une critique des traductions : John Donne, Antoine Berman (Gallimard, 1995)
-La traduction et la lettre, ou l’auberge du lointain, Antoine Berman (Seuil, 1999)
-Entretiens sur la poésie, Yves Bonnefoy (Mercure de France, 1986)
-La Communauté des traducteurs, Yves Bonnefoy (Presses Universitaires de Strasbourg, 2000).
-Shakespeare et Yeats, Yves Bonnefoy (Mercure de France, 1998)
-Cent ans de théorie française de la traduction, de Batteux à Littré, Lieven d’Hulst (Presses Universitaires de Lille, 1990)
-La traduction dans le développement des littératures, José Lambert et andré Lefevere (Berg Lang, 1993)
-Qu’est-ce que traduire ?, Marc de Launay (Vrin, 2006)
-Pour la poétique II, Henri Meschonnic (Gallimard, 1973)
-Les problèmes théoriques de la traduction, Georges Mounin (Gallimard, 1965, « Tel », 1976)
-Traduction et mémoire poétique, Jacqueline Risset (Hermann, 2006)
-Etudes de style, Léo Spitzer (Gallimard, 1970, « Tel », 1980)
-Après Babel, George Steiner (Albin Michel, 1978)


Suite au prochain message...

_________________
"I feel trapped. Like a moth, in a bath."
Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: 15/09/2007 14:52:57    Sujet du message: Publicité
PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Challenger
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 05 Jan 2007
Messages: 391

MessagePosté le: 18/09/2007 10:13:09    Sujet du message: Dossier - Le Monde des livres Répondre en citant
Les effets pervers de la Toile

Internet facilite le travail des traducteurs : ils y trouvent instantanément les exemples d’une expression rare ou d’une tournure curieuse qui demandaient, autrefois, de longues et parfois infructueuses recherches. Et ce ne sont pas les résultats de la traduction automatique –dans l’ensemble encore pitoyables – qui les menacent. A l’évidence, la Toile facilite aussi la vie des lecteurs : qui se plaindrait de pouvoir accéder, de façon immédiate et gratuite chez soi, à des milliers et des milliers de traductions d’œuvres du monde entier ?
Faut-il en conclure que tout est pour le mieux dans le meilleur des cybermondes possibles ? Rien n’est moins sûr. Car l’un des effets pervers du nouveau système, c’est le risque que les mauvaises traductions chassent les bonnes. En effet, une traduction en libre accès est généralement une édition ancienne, tombée dans le domaine public. On trouve donc en ligne, en particulier pour les auteurs classiques, et notamment pour les textes grecs et latins, un grand nombre de traductions du XIXème siècle.
Un seul exemple : pour lire un texte difficile et fondateur comme La Métaphysique d’Aristote, on dispose de la traduction française partielle et parfois farfelue de Victor Cousin qui date de…1838. Heureusement, on trouvera prochainement à l’écran la traduction française intégrale publiée par Jules Barthélemy Saint-Hilaire en…1879, vieillerie que personne ne serait allée ouvrir en bibliothèque, tellement ses critères sont dépassés et ses exigences différentes de celles d’aujourd’hui.
On dira qu’il vaut peut-être mieux jeter un coup d’œil sur ce mauvais texte que de ne rien lire du tout. Encore faut-il ne pas le prendre au sérieux, être averti de sa piètre qualité – ce que rien n’indique à l’utilisateur, évidemment.
Ainsi des traductions gratuites, accessibles de partout, mais périmées ou fautives, risquent-elles de se diffuser bien plus vite que des travaux plus récents et plus rigoureux, qu’il faut aller acheter. Faut-il, dès lors, parler de progrès ou de régression ?

Histoire d’un art toujours réinventé

La traduction a une histoire, et cette histoire est récente : les Grecs n’ayant pas traduit –les « barbares » ne semblant rien devoir leur apporter-, les premières traductions au sens propre datent de Cicéron. Depuis, la traduction n’a cessé d’être présente dans l’histoire européenne, à chacune de ses réorientations, et elle s’est toujours accompagnée d’une réflexion sur sa pratique.
Les grandes étapes sont bien connues : trois siècles après les travaux de Cicéron, la traduction de la Bible en grec courant par les Septante, puis ses traductions et retraductions en latin amorçaient un mouvement qui se prolongea jusqu’au XIIIème siècle pour connaître, avec l’émergence des langues nationales, un autre tournant : d’une part, les textes de la Révélation allaient se lire dans d’autres langues que le latin catholique et apostolique, et, d’autre part, on tâchait d’exhumer celles des sources antiques dont la valeur avait été négligée, voire oubliée.
La Renaissance, animée par d’autres exigences à l’égard d’une tradition qu’ainsi elle redessinait, fut le point de départ d’une concurrence entre les langues nationales, chacune reprenant, en se l’adaptant, le mot d’ordre de Du Bellay, « défense et illustration… »

Tensions dynamiques
La position du français, un temps dominant en Europe, n’a pas empêché la relève qui vint tout autant d’Allemagne que d’Angleterre dès le début du XIXème siècle. Mais, désormais, la concurrence entre les cultures nationales n’a plus pour enjeu la confortation d’une identité gagée sur l’appropriation linguistique des sources sacrées ou des sources antiques. Et la position dominante de l’anglais comme langue de communication n’implique en rien qu’elle le soit sur le terrain littéraire et théorique.
La traduction consiste alors à faire participer chaque culture nationale à une sorte de mondialisation esthétique et théorique sans obéir à la tendance fatale des traducteurs français du XVIIème et du XVIIIème siècles qu’avait dénoncée à juste titre Madame de Staël : « Il ne faut pas, comme les Français, donner sa propre couleur à tout ce qu’on traduit ; quand même on devrait par là changer en or tout ce que l’on touche (…) ; on n’y trouverait pas des aliments nouveaux pour sa pensée, et l’on reverrait toujours le même visage avec des parures à peine différentes. »
A la même époque, Humboldt et Schleiermacher inaugurent l’ère moderne de la traduction comme de la réflexion sur son rôle et sa pratique : philosophie et philologie collaborent de plus en plus étroitement et révèlent la manière dont elle participe à l’histoire. Elle est, en effet, l’un des instruments grâce auxquels se transmet ce qu’ont pu avoir d’innovant telles œuvres sédimentées dans le temps.
On comprend alors que la traduction soit définie par Humboldt comme un « travail » et non comme une « œuvre » puisque ce n’est pas d’elle que procède l’innovation. Mais c’est inévitablement avec son aide que l’élan nouveau peut constituer les matériaux dont il a besoin. C’est la traduction qui ainsi participe au redécoupage de ce qui, dans le passé, intéresse au présent l’anticipation créatrice ou la réorientation de l’avenir. Intimement liée à la temporalité historique de la culture, la traduction a essentiellement affaire aux tensions dynamiques permanentes entre les biens culturels et leur transformation : les traductions et retraductions continuelles de la Bible en offrent un bon exemple.
Il peut paraître choquant de dire qu’il ne s’agit jamais du « même » original, et, pourtant, c’est bien ce que sous-entendent toutes les querelles entre la « lettre » et l’ « esprit », entre la volonté de revenir à ce qu’on appelle l’original et celle de le rendre plus accessible en l’actualisant. On oublie alors que la « lettre » n’est qu’une autre manière de redécouper dans un texte ce qu’on reconnaît en être le sens en fonction, toujours, d’intérêts qui ne sont pas complètement explicités.
Contrairement à une tendance bien enracinée, le « sens » n’occupe pas une place fixe dans un espace sémantique, la traduction consistant alors à en extraire l’aspect universalisable pour le transporter et l’importer dans une autre langue. Cette métaphorique spatiale masque précisément la vraie difficulté : non seulement un texte est singulier dans l’histoire, et y a le même statut que l’un de ses événements, mais il est également une manière de construire le sens qu’on ne peut arrêter ici ou là puisqu’il s’élabore selon une temporalité interne au texte et propre à son auteur. Ce n’est donc pas l’universalité relative de son sens qui permet qu’un texte soit traduit, mais bien la singularité de son style, celle de sa syntaxe organisant l’historicité de ce sens.
Enfin, la traduction n’est pas une opération anonyme ; elle est signée, elle repose, elle aussi, sur une singularité puisque nous avons toujours un rapport individué à notre propre langue : ce n’est pas « la langue qui parle », mais tel auteur à travers tel texte ou tel de ses traducteurs, qui, dans l’histoire, sont constamment voués à reprendre leur « travail », à retraduire.

Marc de Launay.


(Bon pour la suite, je ne l'ai pas encore tappée Mr. Green)

_________________
"I feel trapped. Like a moth, in a bath."
Revenir en haut
Contenu Sponsorisé






MessagePosté le: 19/10/2017 04:43:14    Sujet du message: Dossier - Le Monde des livres
Revenir en haut
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Requiem cum libro Index du Forum // Traduction // Discussions autour de la traduction Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | créer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
alexisBlue v1.2 // Theme Created By: Andrew Charron // Icons in Part By: Travis Carden
Powered by phpBB © 2001, 2017 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com