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Challenger
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MessagePosté le: 26/03/2010 12:42:40    Sujet du message: Publish is rubbish Répondre en citant
Une interview très intéressante de Philippe Bouquet, ancien prof à Caen, of course, et traducteur de romans, et notamment polars scandinaves. Il ne mâche pas ses mots mais ce qu'il raconte des éditeurs ne fait que confirmer ce qu'on a pu entendre et surtout, ça fait très très peur...j'adore n'être qu'un consommateur. Saleté de business.
C'est très long mais je le mets ici parce que ptêt qu'y aura d'autres nouveautés sur le blog qui reculeront l'article. Pour l'instant, c'est là: http://elan.over-blog.fr/

- Nous voilà arrivés à évoquer les dernières dix années de plus d’une trentaine consacrées, entre autres choses, à la traduction.

- Trente-deux, puisque j’ai commencé en 1977, juste après ma thèse. Je vais bientôt pouvoir dire trente-trois… et prendre ma retraite.

- On peut s’arrêter de traduire, comme cela, brutalement ?

- J’aurai du mal à le faire, tant qu’il me restera un rien de lucidité et de force physique, mais peut-être ralentir un petit peu.

- Si on regarde ces dix dernières années, l’auteur que tu as le plus traduit c’est Björn Larsson.

C’est vrai et c’est une belle aventure. J’ai découvert Björn en traduction, je dis bien en traduction, en lisant Le Cercle celtique en français, comble de l’ironie, mais je ne l’ai pas regretté, bien au contraire. C’est ce qui m’a permis, lorsqu’il est venu aux Boréales, d’établir le contact avec lui. Là, je n’ai pas été déçu, pas du tout. Nous avons tout de suite été sur la même longueur d’ondes et il m’a proposé de m’envoyer son prochain roman et, ce livre, c’était en fait Long John Silver, un des grands éblouissements de ma vie. Au bout de cinquante pages, je me suis dit : "Pourvu que je traduise ce livre !" Le premier était paru chez Denoël et, normalement, ce n’était pas à moi de continuer. Par un curieux hasard éditorial, après un savant détour par Francfort, le livre a été acheté par Grasset, qui avait eu connaissance de ma note de lecture. Ce n’est pas très honnête de "piquer" un auteur à une de ses consœurs, mais comme, à l’inverse, le coup m’avait été fait pour Mankell… J’ai eu un plaisir énorme à traduire Long John Silver, cela a été un enchantement du début à la fin. Et puis tout s’est enchaîné, Le Capitaine et les rêves puis Le Mauvais œil pour lequel je garde une petite tendresse. Ce livre a été tellement mal accueilli dans la presse française – pas accueilli du tout, en fait – car, présenté comme le polar qu’il n’est pas, il est passé totalement inaperçu. J’avais prévenu Björn : où cela fera du bruit dans Landerneau ou, plus probablement, cela va passer comme une lettre à la poste. Et puis la couverture est la plus laide jamais conçue sur une de mes traductions.

- Les couvertures des deux Per Wahlöö n’étaient pas terribles.

- C’est vrai, mais il s’agissait d’une publication très marginale. Chez Grasset, sortir un livre avec une couverture semblable, c’est un véritable défi à la vente. Il y a eu ensuite La Sagesse de la mer qui est le livre de Björn qui m’a donné le plus de mal à traduire. Heureusement que je pouvais interroger l’auteur ! Le terrien invétéré que je suis a eu beaucoup de mal avec le vocabulaire maritime.

- Il y avait quand même eu Les Hommes de l’Émeraude, dans le même domaine.

- C’était bien loin et ce n’étaient pas les mêmes termes. Il s’agissait d’un cargo, à vapeur donc, et là c’est de la marine à voile, encore plus précis, plus technique. Et puis je suis beaucoup plus à mon aise avec un univers de fiction qu’avec le factuel. Mais c’est une bonne petite leçon. Et puis il y a eu La Véritable histoire d’Inga Andersson et Besoin de consolation, que je n’ai pas traduit, je le rappelle. Je suis seulement intervenu au niveau de la relecture, à la demande de Björn, sur le plan linguistique et stylistique. J’ai donc une toute petite part dans ce livre qui constitue un curieux pendant au mien (Tankar vid en prisutdelning). Après avoir lu celui de Björn, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire : "On a fait la même chose, sans le savoir. Pas tout à fait, bien sûr, mais on commence par un bilan de notre vie, un retour autobiographique sur ce qu’on a été, qui explique pourquoi et comment on est devenu ce qu’on est. Ensuite, tu prends le thème de la liberté, moi celui de la littérature et on le traite de façon totalement existentielle. Toi, comment vivre la liberté, et moi, la littérature (suédoise)." J’ai trouvé un parallélisme flagrant entre ces deux livres, résultat d’une belle amitié, peut-être.

- L’aventure s’est poursuivie avec Björn Larsson par la traduction d’Aniara.

Un jour, Björn m’a dit : "Et si on traduisait Aniara ensemble ?" Je lui ai demandé : "Répète, s’il te plait. Surtout le dernier mot : ensemble. C’est celui là qui m’importe. Comme ça, on pourrait y penser. Avec toi, j’aurais le courage." J’étais angoissé à l’idée de me perdre dans cette œuvre gigantesque, énorme, incommensurable. À deux, cela a été une belle expérience, très agréable, avec beaucoup d’allers-retours, échanges par mail et séances de "brain-storming". On a vraiment travaillé ensemble. Dommage que la publication ne se soit pas très bien passée, avec la suppression de notre avant-propos et la modification de nos notes, devenues "glossaire" et incluant des choses qui ne sont pas de nous, la présentation en feuilleton avec poèmes à la suite et vers brisés (contrairement à ce que j’avais spécifié et qui avait été convenu). J’ai failli exiger qu’on retire nos noms, je ne l’ai pas fait à la fois pour Björn et parce que c’était un travail très important pour moi. Mais c’est une expérience désagréable que de recevoir, la veille du départ du livre chez l’imprimeur, un mail de mise devant le fait accompli. J’ai surtout eu honte pour les héritières de Martinson, ses filles, qui sont soucieuses de faire connaître leur père et qui versent leurs droits d’auteur à un fonds qui doit servir à diffuser son œuvre. Elles tranchent sur le commun des héritiers, qui cherchent surtout à tirer profit de leur ancêtre. J’étais très mal à l’aise, quand j’ai remis son exemplaire à Harriet Martinson (qui est professeur de français, d’ailleurs), et je lui ai présenté des excuses. En plus, j’avais obtenu d’elle qu’elle fasse preuve de "compréhension" sur le plan financier et elle a consenti des conditions qu’on ne saurait imaginer à propos d’un prix Nobel de littérature.

- Aniara n’est pas une œuvre facile, mais elle est encore très populaire en Suède.

- Oui, c’est très spécial, c’est une des grandes œuvres du XXe siècle, qui a donné lieu à un opéra de K B Blomdahl et, plus récemment une adaptation musicale de Carl-Axel Dominique. Elle vit encore, en effet, et aurait mérité un autre traitement en France – et une plus belle couverture, elle aussi.

- Un dernier mot sur Björn Larsson : a-t-il un livre en préparation ?

- Oui, il se lance à son tour dans le polar mais plutôt pour s’amuser, ce ne sera pas un polar comme les autres, il sera très littéraire, avec de la parodie dans l’air.

- Revenons un peu sur Harry Martinson.

J’ai traduit Il faut partir, enfin je voulais intituler le livre Partir !, pour essayer d’être proche du texte. Là encore l’éditeur, le même, a mis son grain de sel et a dit : "Non, ça s’appellera Il faut partir, parce que Blaise Cendrars a dit : Il faut partir." Mais Cendrars, c’est Cendrars et Martinson, c’est Martinson, il n’a pas eu besoin de l’excuse de Cendrars pour écrire ! C’est vraiment incroyable de bêtise. De même La Société des vagabonds est un titre stupide pour Le Chemin de Klockrike, qui est très beau et ne risque pas de faire double emploi.

- D’autant plus que ce Chemin de Klockrike a un sens important dans le livre. Il est, en quelque sorte, l’aboutissement de toute la philosophie du vagabondage du personnage principal, Bolle.

C’est totalement inadmissible. Là aussi, j’ai protesté mais on m’a alors objecté que… "le titre ne fait pas partie de la traduction" - je cite mot à mot ! A hurler de rire ou de… je ne sais pas quoi au juste, comme Martinson l’aurait fait s’il avait vu cela. Enfin, j’ai remis au goût du jour le texte français qui avait un peu vieilli, comme c’est le cas pour toutes les traductions, et ce le sera aussi pour les miennes à l’avenir. C’était un travail agréable. Mon seul regret est de ne pas avoir réussi à placer Kap Farväl. C’est ce qu’il a écrit de plus beau. Il y a des passages magnifiques, c’est du Martinson au plus haut niveau, certainement très dur à traduire. Un éditeur suisse qui m’a contacté mais il ne veut pas commencer par celui-là. Il voudrait d’abord faire Utsikt från en grästuva, pas un mauvais livre, mais plutôt de réflexion… mais cela fait un an et demi que c’est en projet, alors je pense que c’est enterré comme le reste. Martinson est un peu en plan maintenant. Dommage, mais ce n’est qu’un cas parmi tant d’autres.

- Parmi tes traductions des dix dernières années, il y a un livre que j’aime beaucoup, mais qui est passé assez inaperçu, c’est celui de Peter Mosskin Après la guerre.

- En effet, c’est un beau livre. Moi aussi, je regrette qu’il ait été si peu remarqué. Peter, je l’ai rencontré à plusieurs reprises, c’est un type très agréable, qui déborde d’idées. Il est l’auteur d’un livre remarquable sur Brel et Brassens, dans lequel il fait un parallèle entre les deux, mais en sens contraire : tout ce que Brel est, Brassens ne l’est pas. C’est épatant. C’est un livre d’une grande sensibilité, surtout quand on sait que c’est un Suédois qui a fait sien un Sétois comme Brassens. Et en plus, il traduit des chansons des deux. J’aurais bien aimé voir ce livre publié en France, mais c’est spécial, il faut quasiment passer par le show business, et quand on sait ce que c’est déjà que le monde éditorial… Faute de cela, je me suis rabattu, en quelque sorte, sur un autre de ses livres que j’ai beaucoup aimé dès le début parce qu’il est franco-suédois, c’est l’histoire d’un jeune homme dont la mère est française et le père suédois, et qui vit en France comme un Suédois. Je lui ai dit : "Ton livre est franco-suédois, il faut qu’il existe en français." Ce n’est même pas toute l’histoire. Après avoir lu son livre, je lui ai fait une petite critique, regrettant qu’il n’y ait pas plus de dialogues pour le rendre un peu plus vivant. Presque par retour du courrier, j’ai reçu des dialogues "additionnels" à insérer dans une éventuelle édition française ! Je les ai gardé précieusement et, quand le projet a abouti chez Phébus, je les ai utilisés. Mais ce n’est pas tout. À la traduction, je me suis aperçu que ce livre était écrit de façon invraisemblable. Peter ne va jamais jusqu’au bout de ses idées, dans ses phrases. Il s’arrête toujours à mi-chemin, il suggère, il lance quelque chose mais ne le dit pas vraiment. Pour traduire, c’est assez affreux, on n’est jamais sûr de ce qu’il veut dire. Comment traduire une phrase, si tu as seulement la moitié du sens de cette phrase ? Je lui ai envoyé des SOS et même tellement qu’il m’a dit : on va modifier. Et il a réécrit des phrases entières, parfois des paragraphes. J’ai donc rédigé une note avertissant le lecteur bilingue que ce livre n’est pas une traduction "stricte" de l’original mais que, avec l’auteur, nous avons modifié le texte pour sa parution en français. Et, au total, cela donne un livre aussi franco-suédois que le héros. C’était une belle expérience, c’est dommage que je n’aie pu traduire d’autres Mosskin. Mais il y a tellement d’autres livres à traduire…

- Chez le même éditeur, L’homme qui voulait être Simenon, de Marianne Jeffmar, a été plus remarqué.

Je ne sais pas trop quel a été le succès réel, je n’en ai pas trop entendu parler. C’est un livre intelligent, construit en abîme sur le personnage de Simenon, qui devient une sorte de pousse-au-crime. Qu’il veuille bien nous le pardonner, à l’auteur et à moi ! C’est un livre intelligent, très subtil, très bien composé. Digne de son auteur. Cette fois, j’ai bien aimé la très belle couverture. Avoir pris Magritte, avec le personnage en creux, c’était excellent. Marianne continue à écrire et elle m’a récemment fait la surprise de me mentionner dans un livre qu’elle a écrit et qui présente les gens qui lui ont dédié un livre écrit en suédois. Il se trouve que je l’ai fait avec Tankar vid en prisutdelning et elle m’a donc rendu la pareille. Elle me fait l’honneur de me consacrer deux pages dans ce livre, où elle tend la main à beaucoup de gens qu’elle a connus.

- Rebecca a eu moins de succès.


L’éditeur ne m’avait pas envoyé de compte rendu de vente comme il devait le faire et, quand je le lui ai demandé, j’ai appris qu’il en a vendu 29 exemplaires en 5 ans. Absolute worstseller. Parmi tous les worstsellers que je collectionne, c’est celui qui emporte la palme. Quand on me demande maintenant quel est mon bestseller, je réponds que je ne sais pas, mais mon worstseller je le connais.


- Marianne Jeffmar a écrit des romans policiers qui n’ont pas retenu l’attention de éditeurs français, malgré la vague actuelle du polar suédois.

- C’est dommage, ses policiers sont bons, surtout ceux sur Suzanne De Dekker. Mais les premiers qu’elle a écrits (car c’est par là qu’elle a débuté) ne sont pas mauvais non plus. J’en profite pour signaler que j’ai découvert récemment Fredrik Ekelund, qui est un excellent écrivain généraliste mais qui a écrit trois bons polars qui sont branchés sur la lutte des classes. Ce qui me plaît beaucoup. Je les ai proposés à Gaïa, qui tarde à me répondre. Je ne sais pas ce que ça va donner, sinon j’essaierai de revenir à la charge par ailleurs. Il y a de très bons polars suédois inédits, alors que de très mauvais sont traduits.

- Karin Alvtegen est parmi les bons auteurs.

Ce n’est pas moi qui l’ai découverte, on me l’a proposée. Son premier roman ne m’a pas enthousiasmé. Le personnage de la jeune soixante-huitarde attardée n’était pas génial. Mais elle s’est vite améliorée et le second est bien meilleur et encore plus le troisième, avec ses deux destins de femmes qui se croisent. Karin s’améliore de volume en volume, ce qui est une très bonne chose. Cela vaut mieux que l’inverse, qui se produit parfois. C’est bien qu’elle continue, même si ce n’est pas moi qui la traduis maintenant.

- Pourtant, généralement, un traducteur suit ses auteurs.

Ici se place un triste épisode de ma vie de traducteur. Quand j’ai reçu le second volume sur épreuves, je ne l’ai pas reconnu. Je lis la première phrase. Tiens, curieux. La seconde : bizarre. La troisième, là je suis sûr, ce n’est pas possible que j’aie écrit cela. Je me reporte donc à mon texte, sur l’ordinateur. Et, dans le premier chapitre (une vingtaine de pages), je trouve seulement… une demi-douzaine de phrases qui sont vraiment intactes. Alors, je prends le téléphone et je fais l’imbécile : "- Vous vous êtes trompé d’envoi ! – Ah, je ne comprends pas, vous êtes bien Philippe Bouquet et c’est bien le livre de Karin Alvtegen, n’est-ce pas ? – Oui, mais ce n’est pas mon texte ! – Ah oui, c’est vrai, on l’a réécrit, parce que votre traduction était rugueuse. – Rugueuse, dites-vous ? Mais vous n’avez jamais pensé que le texte pouvait être rugueux ? Si vous pouvez dire rugueux, c’est que vous avez comparé avec l’original ? – Non, bien sûr, nous ne lisons pas le suédois." Et alors, j’ai eu droit à l’argument sidérant : "Mais nous savons ce que veut le lecteur." Bingo ! C’est vrai, je sais seulement ce qu’il y a dans le texte, excusez-moi. Je comprends que vous soyez déçus mais, dans ces conditions on ne peut pas travailler ensemble, puisque nous avons des bases différentes. Alors ou bien vous me renvoyez mon texte commenté comme il est d’usage, ou bien vous publiez celui-ci, mais alors je prends un pseudonyme. Je profite de cette interview pour donner un exemple. C’est un couple qui bat de l’aile et une dispute s’amorce. L’un des deux demande à l’autre ce qui ne va pas et celui-ci répond : "Vi har inte kul längre", ce que j’ai traduit, pour essayer d’être aussi bref et familier, sans être vulgaire, genre ras-le-bol : "C’est plus dôle, nous deux." Dans la version "non rugueuse", "améliorée", c’est devenu : "Nous ne nous amusons plus beaucoup ensemble." En effet, ce n’est plus très rugueux, le seul ennui, c’est que, si tu dis ça à ton conjoint, il va pouffer de rire et comment faire une scène de ménage, alors ? Quand on en est là, obligé de dire à un éditeur de respecter le livre qu’il va publier, c’est un peu triste, non ? Ou alors, pourquoi ne l’écrit-il pas lui-même ? S’il sait si bien ce que veut le lecteur. Ce serait plus rapide et moins cher. Et il n’aurait pas affaire à un idiot de traducteur qui sait seulement ce qu’il y a dans le texte. Tu vas me dire qu’il est curieux que j’aie traduit le troisième et que je l’aie signé. Mais il se trouve que le contrat était déjà passé et on m’a assuré qu’on me consulterait avant de modifier mon texte. En retour, je les ai assurés que, s’ils recommençaient moi aussi ! Et, cette fois, cela s’est bien passé. Mais la collaboration s’est arrêtée là.

- Il y a eu le même genre de problèmes avec la traduction du roman d’Åsa Larsson. Sur la couverture figure un deuxième nom : Paul Dott.

Des problèmes encore pires. Je ne connais pas Paul Dott, à mon grand regret. Car il a beaucoup travaillé sur mon texte, à coups de dictionnaire de synonymes. Il a changé presque tous les mots, pour ne pas que l’éditeur puisse être accusé d’avoir publié une traduction qu’il a…refusée. Il a dû y passer pas mal de temps, ce qui a sans doute entraîné un surcoût, venant en déduction de ce qui a été gagné en refusant de me payer le troisième tiers, sous prétexte des fautes de français que je commettais. Quelles fautes ? Eh bien, je disais : congé de maladie alors qu’il faut dire : congé-maladie. Serait-ce un mot composé ? À ce moment-là, la maladie est un congé (ou le congé une maladie) ! Et pourquoi le Robert dit-il "congé de maladie" ? Vérifiez, si vous ne me croyez pas. Autre chose qu’on m’a reprochée : indicatif sonore. Mais monsieur, on dit jingle. Ah c’est vrai, j’oubliais que je traduisais vers l’anglais ! On m’a aussi reproché de faire se tutoyer deux personnes qui s’interpellaient dans la rue. Mais comme l’une appelle l’autre par son prénom, j’ai pensé que ce n’était pas inadmissible. J’en profite pour parler de ce problème parce que je le rencontre de façon récurrente, particulièrement dans les romans policiers. En Suède, tout le monde se tutoie, même le roi : " Comment vas-tu, Votre Majesté ?" C’est bizarre, mais c’est comme ça. Or, en France, quand un policier tutoie un suspect, c’est une marque de mépris socio-raciste. J’évite donc cela. Je commence par le vous et je profite de ce que l’enquêteur s’échauffe un peu pour passer au tutoiement, sous l’effet de l’énervement. Pire encore dans le cas inverse : un suspect tutoyant un agent de police est bon soit pour une inculpation pour offense à un détenteur de l’autorité publique, soit pour un passage à tabac. Je suis donc obligé d’employer le vous. Je suis désolé, mais je traduis un tu par un vous, même si j’ai un peu conscience de fausser les rapports. C’est pourquoi, quand j’ai l’occasion, je la saisis. Quand une personne en interpelle une autre par son prénom, par exemple. Je reviens maintenant à mes moutons pour dire que j’ai refusé de faire des fautes sur ordre pour plaire à quelqu’un qui a le privilège d’être directeur de collection. Sanction de cette grave offense : refus de la traduction et du paiement du solde ! J’avais raison sur les trois quarts de ce qu’ils me reprochaient : impardonnable. Je subodore d’ailleurs que le but était de me forcer à refuser leurs ordres, pour économiser quelques sous. Quitte à devoir changer un mot sur trois, ensuite.

- Venant de Gallimard, une telle mesquinerie choque le petit éditeur que je suis.

- C’est un des plus pingres, rassure-toi. Et, ce personnage, je ne suis pas le seul à avoir eu des ennuis avec lui, d’autres traducteurs ont connu le même sort. Le livre est sorti avec un titre très ancienne série noire, Horreur boréale. Quand j’ai reçu le livre, j’ai ricané : Ah, ah, très drôle ! Je renie toute paternité du titre et si j’ai laissé mon nom pour la traduction, c’est en exigeant la mention "revu et corrigé par…" ou quelque chose d’analogue… et c’est ainsi qu’est arrivé Paul Dott, que je ne connais toujours pas et ne souhaite pas connaître.

- Un roman de Leif Persson a écopé d’un titre du même acabit, du genre de ceux des polars de Mauri Sariola, naguère au Masque.

C’est grotesque et ça n’a rien à voir avec l’original : Un autre temps, une autre vie, qui convenait bien au livre, qui se passe à deux périodes différentes, deux moments de la vie en Suède. Le titre était poétique, mais le livre est plutôt au ras des pâquerettes. Persson est ce qu’il est, c’est un personnage, un professeur à l’Ecole de police qui n’arrête pas de dire du mal de la police. Pour oser dire ce qu’il dit sur la police suédoise, il faut se sentir intouchable, ce serait impossible chez nous. Ses romans sont longs, très longs. Il a en plus la fichue habitude de remonter à Hérode à propos de tout, de tout expliquer par le détail. Et puis il y a autre chose qui est irritant. Dans les dialogues, il y a sans cesse une dichotomie entre ce que les personnages disent et ce qu’ils pensent. Ils pensent toujours exactement le contraire de ce qu’ils expriment. On peut l’admettre parfois, mais quand c’est systématique... C’est bien d’en avoir traduit deux, mais pas plus.

- Åke Smedberg est-il un auteur de polars ?

 C’est à peine du polar, en particulier celui que j’ai traduit. C’est plutôt une étude psychologique sur la disparition, sur le fait de disparaître et les motifs de le faire. Bien sûr, il y a une petite enquête policière, mais ce n’est pas l’essentiel. C’est un bon livre, même si ce n’est pas le meilleur qu’il a écrit, sur le curieux besoin qu’ont certaines personnes de disparaître. J’aime bien Smedberg. Mais ce que je préfère, ce sont ses nouvelles. Là, il y a quelques petits chefs-d’œuvre. Il a publié un recueil qui s’appelle Vent et que j’aurais bien aimé traduire. Encore un de mes regrets.

- On parlait du pire dans le roman policier. Åke Edwardson l’atteint parfois.

Là, je dois dire que j’ai traduit presque sans y penser. C’est le degré zéro du polar, en particulier Voile de pierre. C’est d’une indigence ! Sans aucun intérêt. Son vocabulaire est d’une pauvreté affligeante et truffé d’anglais, circonstance aggravante. Il y a des moments où le personnage se met à penser en anglais. Il y a bien 10% du texte en anglais Quand j’ai rendu mon texte, j’ai donc mis : traduit du suédois et de l’anglais. Car, si je n’avais pas compris l’anglais (mais il aurait aussi bien pu s’agir de chinois, si le snobisme avait soufflé en ce sens), je n’aurais pas pu traduire le livre, n’est-ce pas ? L’éditeur a refusé : il paraît que ce n’est pas possible de faire figurer cela. J’avoue que je ne vois pas pourquoi. Là aussi, ça s’est gâté et je n’ai pas continué. Mais, là, je ne le regrette pas.

- Aino Trosell et Kjell Eriksson sont plutôt à ranger dans tes satisfactions, au contraire, n’est-ce pas ?

D’autant plus que je suis à l’origine de leur arrivée en France. Ils m’ont plu immédiatement, ces deux-là. Ce sont des héritiers de la veine prolétarienne, qui se sont mis au goût du jour en réussissant par ce moyen à faire passer leurs idées personnelles. Chez Eriksson, il est beaucoup question de syndicalisme, ce qui est assez méritoire dans un policier. Le premier roman se passe à la campagne et l’indice c’est : Jan Fridegård ! Tu comprends que j’ai dû mettre une petite note pour l’expliquer. Un polar dans lequel l’indice est un personnage clef de la littérature prolétarienne, j’ai eu la chance de ne pas manquer cela. J’ai été très heureux que Gaïa accepte cet auteur car, chez eux, le travail du traducteur est respecté. Et, avec Evelyne, c’est bien simple : quand elle me retourne mes textes pour relecture, je peux accepter 95% de ses corrections ou suggestions sans même les regarder, parce qu’elles ont la clarté de l’évidence. C’est agréable de travailler de cette façon. Aino Trosell, aussi, j’ai bien aimé la traduire. C’est une femme que je respecte beaucoup, qui a une vie pleine derrière elle, qui écrit bien, qui est sérieuse et a imaginé ce personnage de Siv Dahlin qui exerce les métiers les plus pourris possibles et qui trouve les clefs. Ce qui s’est produit, c’est qu’Aino a pris de l’assurance au fil des volumes, qui sont de plus en plus écrits, de plus en plus littéraires, jusqu’à celui qui s’appelle La Camisole de force. L’éditeur français a supprimé l’article du titre : je suppose qu’il n’y avait pas assez de place sur la couverture ! Dans ce livre, Aino prend se permet des audaces stylistiques et narratives. Elle intègre le dialogue au récit, supprime parfois le point final, passe d’un temps à l’autre dans une même phrase, etc. J’ai respecté cela dans toute la mesure du possible. C’est passé, mais de justesse. Heureusement, il y avait quelqu’un de compréhensif chez Balland et un très bon correcteur avec lequel j’ai eu un échange très fructueux. Mais j’ai su par la suite que cette personne s’est fait taper sur les doigts pour avoir laissé des choses pareilles. Pour ce livre, on m’a présenté une série de couvertures possibles. Il y en avait une qui était l’évidence même : une forêt avec le panneau routier signifiant : gros gibier traversant la chaussée (le livre est construit autour d’un "accident" de chasse, comme tu sais). Mais, bien entendu, ils en ont choisi un autre sur laquelle il y a un bus scolaire comme il y en a des milliers en Amérique mais pas un seul en Suède. Mais leur "conseiller image" leur a dit que c’était plus "porteur". Alors…Toujours est-il que le suivant ne sera pas édité. Il est d’ailleurs moins bon. Là, Aino est allée trop loin, sur le plan de l’intrigue (qui est compliquée et très insérée dans l’histoire locale, ignorée du grand public) aussi bien que stylistique. Je le lui ai dit avec la sincérité que j’ai toujours avec mes auteurs et cela a aussi été relevé par la presse, en Suède, Elle en a convenu, consciente que ce n’est pas son meilleur livre et d’ailleurs elle arrête là. Mais dans la série "surprises du traducteur", je peux te raconter que, cet été, j’ai eu celle de constater dans une librairie que le premier volume (Si le cœur bat encore) était sorti en poche. J’ai envoyé un mail à Aino pour savoir si elle était au courant. Non, pas plus que moi. J’en ai alors envoyé un autre à Balland pour lui annoncer la "bonne nouvelle", ajoutant qu’elle lui ferait sans doute plaisir, comme à moi. Mais, au lieu de l’exemplaire dit "de courtoisie" habituel en pareil cas, j’ai reçu comme réponse : Merci de votre mail. On rigole bien, dans la profession, non ?

- Durant ces dix années, il y a eu quelques traductions de "classiques", Runar Schildt, Hjalmar Bergman, qui sont un peu en dehors de ce que demandent les éditeurs d’aujourd’hui, plus à la recherche d’écrivains à montrer au public en chair et en os dans diverses manifestations prévues pour cela.

 Mieux vaut tard que jamais quand même. Je ne regrette pas de les avoir faits. Schildt n’est pas facile à traduire, c’est curieux, un peu désuet, mais c’est bien qu’il existe en français. Le Clown Jac est un livre assez stupéfiant. L’univers de Bergman est du passé et son écriture est presque de l’avenir. C’est une écriture moderne, voire moderniste, sur un monde passéiste. Alors, ça donne un curieux sentiment de porte-à-faux.


- On a cela tout au long de son œuvre, à l’image de la cheminée de l’usine que les habitants de Wadköping aperçoivent, de temps à autre, dans les Markurell, sans jamais vouloir savoir ce que ça implique vraiment. Le monde nouveau est là, mais ils se replient sur leur univers en train de disparaître.

 Tout à fait. Ils s’accrochent. C’est un peu du Söderberg, à quelques années de distance, également à moustique entre deux mondes, et c’est curieux de penser que ce sont les grandes années de Moberg, de Lo-Johansson… Le monologue final du Clown Jac est un grand morceau de bravoure, stupéfiant par le souffle qu’il réussit à tenir. C’est le testament de Bergman. Ceci dit, je dois avouer que ce n’est pas mon auteur de prédilection. Je n’ai pas eu autant de plaisir avec lui qu’avec Björn Larsson, Carl-Henning Wijkmark ou Peter Mosskin. J’ai peut-être fait une traduction besogneuse. C’est le sentiment que j’ai eu, en tout cas, et je n’aurais pas aimé en faire beaucoup plus. Peut-être un autre, au maximum.

- Revenons aux contemporains. J’ai beaucoup aimé La colère du père, de Kjell Johansson. C’est le premier livre d’une trilogie.

Là encore, j’ai traduit le second, qui s’appelle Le lac sans nom, mais l’éditeur ne le sortira pas : pas assez de ventes sur le premier. J’ai aussi lu le troisième, La chambre sous le plancher, qui est magnifique. Je peux aussi te dire que Kjell vient de m’envoyer son dernier livre, un conte, presque une chanson populaire, avec trois personnages, dont deux principaux, qui traversent l’existence comme des baladins. C’est délicieux, presque impalpable, c’est doucement ironique, tendrement compatissant. J’essaie de convaincre Gaïa de le prendre. Je trouve que ce ne serait pas mal dans leur collection Taille unique. Ce n’est pas long, pas ambitieux. C’est Kjell dans ce qu’il a de plus agréable. Il est tellement doux. Il s’excuse presque d’exister. Il s’excuse même d’écrire des livres. Je l’aime bien. Cela me ferait plaisir de voir publier un autre de ses livres, c’est quand même stupide d’abandonner ainsi en plein milieu. J’ai presque envie de leur citer le cas Mankell, qu’on m’a refusé avec mépris, il n’y a pas si longtemps

- Une de mes grandes découvertes de ces dernières années, c’est Kjell Westö. Voilà un véritable écrivain, un auteur comme, finalement, il y en a assez peu actuellement.

Ça me fait plaisir que tu le dises. Je l’ai découvert avec un premier livre, Cerfs volants dans le ciel de Helsingfors, que j’ai lu avec intérêt et un certain plaisir, mais qui était marqué par trop de coquetteries, un peu de facilité à certains moments. Je me suis dit, voilà un auteur à suivre, il faut que je l’aie à l’œil et que je surveille ce qu’il va faire. Quand est paru Le malheur d’être un Skrake, je me suis dit : ça y est, il a trouvé le ton. Il s’est débarrassé des facilités d’écriture de son premier livre. Je dis que c’est un des trois livres – ce n’est pas une question de choisir, parce qu’il n’y en a pas beaucoup que je renie – mais il y en a eu trois que je retiens pour le plaisir de traduire qu’ils m’ont donné : La draisine, Long John Silver et Le malheur d’être un Skrake. C’est un livre plein de tendresse, d’humour, de variété. Je n’ai jamais vu une ville décrite avec autant de soin, d’amour, de gentillesse que Helsingfors dans ce livre. Et puis il y a des épisodes remarquables : le lancer du marteau, l’arrivée du Coca-cola, les scènes de pêche. Ce livre n’a eu aucun succès, aucun article de presse. Il est trop riche, trop varié : c’est à la fois un roman de formation, une saga familiale, un livre sur Helsingfors, sur le sport, sur la pêche à la ligne en mer, sur la musique pop qui rythme l’ouvrage, etc. Résultat : le critique ne sait pas quelle étiquette lui appliquer et n’en parle donc pas.

- Un premier livre avec le mot Skrake dans son titre a quelque chose pour repousser ledit critique, il est vrai.

On m’a demandé ce que c’est, un Skrake ! Mais c’est un nom propre et je n’y peux rien. J’ai donc insisté pour que, sur la couverture, le S figure en grande majuscule, mais ça n’a pas suffi. Peut-être certains vont-ils y revenir après avoir lu le suivant. Il ne porte pas son titre original, qui était assez difficile à rendre. J’avais réussi à trouver : Quand nous marchions dans les rue de Helsingfors, qui ne me paraissait pas mauvais. Mais Suzanne Juul a préféré Les sept livres de Helsingfors. Il est remarquable. Lorsque je l’ai eu entre les mains – entre les deux, il y a eu Lang, qui est un livre sur le monde des médias, un bon roman, mais je vais dire : banal, j’entends par là un livre qui aurait pu être écrit dans n’importe quelle langue et dans n’importe quel pays ; je l’ai dit à Kjell : j’attends autre chose de toi, je sais que tu peux nous donner un très grand livre, c’est celui-là que j’attends. Quand j’ai reçu celui qui est devenu Les sept livres de Helsingfors et commencé à le lire, j’ai bondi sur mon courrier électronique pour lui dire : Tu l’as fait ! La suite ne m’a pas démenti et le livre a obtenu le Prix Finlandia, le Goncourt finlandais, sauf qu’il est attribué par un jury d’une seule personne, ce qui est la meilleure garantie contre les magouilles littéraires. Cette personne change tous les ans, heureusement, mais elle est responsable de son choix et ne peut s’abriter derrière un jury. C’est un prix parfaitement mérité, absolument pas contesté, pour un grand livre, j’en suis certain. J’espère qu’il va mieux marcher que le premier. Il y a eu quelques petits échos quand même. Kjell est venu en France, il a été interviewé.

- La déception, c’est la fin du livre, l’épilogue… On aurait tant aimé suivre davantage tous les personnages du roman, preuve s’il en est de la valeur de l’ouvrage.

- C’est exact. Moi aussi, je suis resté un petit peu sur ma faim. Kjell m’a dit : Je continuerai… Je ne sais pas s’il faut le dire, mais celui qu’il vient de publier n’est pas tout à fait à la hauteur. On ne retrouve pas les personnages de ses précédents ouvrages, sauf Viktor Skrake qui fait une apparition très fugitive. Le livre n’a pas les mêmes qualités que le précédent. Je ne sais pas ce qui va se passer. Je ne suis pas très enthousiaste. J’ai un peu peur de dire mon sentiment à Kjell. J’aimerais qu’il ait d’autres avis, d’autres réactions, avant la mienne. Je suis aussi conscient d’avoir eu un tel plaisir, de lecteur et de traducteur, avec Les sept livres de Helsingfors que je me suis peut-être tendu un traquenard à moi-même : je ne pouvais pas retrouver la même qualité et le même plaisir de lecture car la barre a été placée très haut. J’ai beaucoup d’estime littéraire et humaine pour Kjell. Il m’a beaucoup aidé dans mon travail, à propos de l’histoire de la Finlande et de sa ville (car cela fourmille de détails qu’il faut presque être un né natif, comme on dit, pour connaître) ainsi que pour ce qui concerne le finnois et le russe, que je ne connais pas, sans compter l’allemand. Chaque fois, il me répondait très gentiment. Pour Le malheur d’être un Skrake, j’ai une quinzaine de pages de mails très serrés de collaboration de sa part. J’espère que d’autres bonnes choses viendront de sa plume. Il est jeune.

- On peut dire quelques mots de la traduction de la trilogie de Jan Guillou sur les croisades à laquelle tu as participé. Le second épisode est particulièrement intéressant.

Je ne suis pas, en général, très enthousiasmé par les romans de chevalerie. Mais celui-là est bien fait et bien écrit. Le second épisode m’a intéressé par les rapports qu’il offre avec l’histoire actuelle. On se rend compte qu’autour de l’an 1000, il y avait déjà dans les deux camps, chrétien et arabe, quelques salauds et débiles notoires qui ont fait en sorte que ça se passe mal, alors que ça aurait pu très bien se passer. C’est triste et peu encourageant pour l’avenir, c’est certain. Car si on voulait bien tirer les leçons de l’histoire… Dans le troisième – il y en a même un quatrième, qui est venu bien après et qui n’a pas été traduit – c’est la naissance d’une cité en Suède, à un endroit où il n’y avait rien, près du lac Vätter, et où, peu à peu, va se créer une ville. On la voit naître par accumulation d’activités successives, en quelque sorte, et ça m’a bien intéressé. C’est un bon livre sans être un chef-d’œuvre. Il se lit bien, les personnages sont convaincants. Là encore, ce livre avait été acheté par Robert Laffont qui s’en est désintéressé. Quand je suis allé aux nouvelles, on m’a répondu : Non, nous ne le publierons pas, car nous avons calculé que nous perdrions moins d’argent à ne pas le publier qu’à le publier !!! Ça vaut la peine de vivre 70 ans pour entendre une connerie pareille, non ?

- Petite incursion en Norvège, avec un livre traduit il y déjà quelque temps, La cathédrale, de Terje Stigen.

- Oui. Il a été traduit à l’époque où je travaillais pour Manya. Il était le prochain à paraître. Ça m’avait bien plu, cette cathédrale symbolique de l’Allemagne et de l’Europe en ruines, avec ses personnages bizarres. J’ai traduit cela avec Jean Renaud, collègue que j’apprécie, parce que le norvégien n’est pas ma tasse de thé et j’ai trop peur de faire des bêtises. Enfin, plus que d’habitude…


- Restons en Norvège, avec la révision d’un excellent livre de Nordahl Grieg, Le navire poursuit sa route.


- J’ai revu et corrigé la traduction de Gerd de Mautort. Quand on m’a sollicité, j’ai dit oui, en demandant que les héritiers soient avisés et donnent leur accord à ce que je la modernise. Elle datait de soixante ans et nécessitait une révision. La terminologie maritime n’était pas non plus le point fort de notre amie Gerd, qui en avait beaucoup d’autres et il y avait donc quelques inexactitudes, aussi. C’est un livre qui a presque la dimension des Hommes de l’Émeraude. S’il n’y avait pas le livre de Kjellgren, ce serait le meilleur livre sur la mer. Émouvant, on sent le vécu.

- Tu as fait une petite incursion dans le monde de la littérature jeunesse, adolescente plutôt, avec Dogge, de Mikael Engström.

- Ça m’a bien intéressé. J’ai aimé faire cette incursion dans un domaine qui n’est pas le mien, le livre pour adolescent. C’est un créneau qui est très étroit, très précis. Il y a des livres qui conviennent pour les 13-14 ans, mais pas avant et pas après... Il est très difficile d’écrire pour les ados, j’en suis conscient. Il ne faut pas faire trop bébé, mais pas adulte non plus. La traduction de Dogge n’a pas été très difficile, mais agréable. Pourtant, elle s’est mal terminée, encore une fois, parce que l’éditeur suisse m’a volé. Tout simplement en pratiquant le comptage électronique, mais sans application de la majoration habituelle ! Le comptage électronique, c’est le décompte brut des signes sur l’ordinateur. Il est prévu que, quand on l’utilise, on majore le résultat de 15 à 20%, ce qui rétablit à peu près le tarif habituel. Et cela doit être mentionné dans le contrat. L’éditrice a soutenu qu’en Suisse, ce n’est pas pareil – naturellement ! Seulement, elle sollicitait l’aide du CNL – français, si je ne m’abuse. J’ai donc avisé celui-ci, qui a bloqué le solde de sa subvention et j’ai également averti à l’Institut Suédois. Elle a donc perdu d’un côté ce qu’elle a gagné sur mon dos et elle est maintenant sur liste rouge à Paris et Stockholm ! C’est quand même lamentable de devoir en arriver là. Je dis parfois que seuls certains éditeurs – je dis bien certains – sont capables de me dégoûter de la traduction. Heureusement, il y en a aussi de bons et de très méritoires, j’en connais, je les apprécie. C’est pour eux que je souhaite continuer à travailler et découvrir de nouveaux auteurs.



- On a commencé avec un de tes auteurs fétiches, Björn Larsson, on peut terminer avec un autre : Carl-Henning Wijkmark.

- Volontiers. Retour à mes débuts, ou presque, puisque la Draisine a été l’une de mes premières traductions. Et j’ai la chance que Cénomane veille bien reprendre le flambeau. Après avoir réédité 1962 sous son vrai titre, à savoir Derniers jours, c’est maintenant au tour de La Mort moderne (augmentée de la postface de 1985) et du roman qui a valu à Carl-Henning le prix August 2007, hommage mérité (seulement un peu tardif) à une œuvre remarquable d’humanisme : La Nuit qui s’annonce. Ce livre est un roman sur la mort, vécue de l’intérieur, en quelque sorte, qui réussit le tour de force de ne pas être morbide. C’est même presque drôle, à certains moments. Et en tout cas rassurant, bien que ne taisant nullement la déchéance et la souffrance. C’est aussi un grand livre, à sa manière. Et Cénomane compte continuer à publier l’œuvre de Wijkmark.

- Une ultime question : des projets ?

- Le livre sur lequel je suis en train de travailler est celui d’un nouvel auteur suédois, Henrik B. Nilsson. Le livre s’appelle Le Faux ami. C’est un très bon roman, peut-être un peu long. C’est là qu’on voit le débutant. Il aurait pu faire un peu plus bref, abréger certains développements. À part cela, c’est très bon. Vienne et Rome au tournant du siècle, pas le dernier mais le précédent, avec une intrigue sur l’élection papale lors de la succession de Léon XIII, les manœuvres auxquelles elle a donné lieu. C’est bien fait, intelligent, très cultivé. Il y a une foule de références. L’atmosphère de la Vienne de l’époque est très bien rendue, on sent très bien un monde qui s’achève et un autre qui va naître de la Première Guerre mondiale. C’est un énorme pavé, le plus long que j’aie fait en un seul volume, plus de 900 feuillets… ça donnera sans doute plus de 500 pages. C’est un très gros travail, mais je ne regrette pas de l’avoir accepté. À paraître chez Grasset en 2010. Ensuite, je dois faire le Kjell Eriksson suivant. Peut-être le Björn Larsson (Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers !), quand il sera publié en Suède. Mais j’aimerais bien placer Fredrik Ekelund, aussi – je te rappelle que je me définis plus comme introducteur que comme traducteur. Et pourquoi pas les Wahlöö restés inédits (Le Camion, Les Généraux, La Mission), toujours d’actualité car centrés sur les survivances du fascisme et la mise en condition de l’individu. Et la Finlande svédophone : Lars Sund et Ulla-Lena Lundberg, entre autres, sont toujours inédits ici. Et je n’aurais que l’embarras du choix si on me laissait carte blanche : Fridell, Martinson, Johnson, Kjellgren, Lo-Johansson, Martin Koch, Torgny Karnstedt, Sven Delblanc, les trois Kjell (Eriksson, Johansson et Westö) qui sont en pleine force de l’âge, etc., une bonne centaine de titres "incontournables" comme on dit (mais fort bien contournés), de quoi traduire pendant… trente ans, disons. Il est un peu tard pour renouveler mon bail, mais d’autres le feront à ma place, j’espère.

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MessagePosté le: 26/03/2010 12:42:40    Sujet du message: Publicité
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MessagePosté le: 26/03/2010 21:19:43    Sujet du message: Publish is rubbish Répondre en citant
Effarant!
Tain, le milieu de l'édition...Tous des pourris, c'est fou! Ca fait penser au milieu des scénaristes (tu te souviens, Ecken à Cerisy?). Dès que tu travailles dans l'art pour ton compte, ya toujours des rapaces qui connaissent mieux ton travail que toi et qui vont tout te pourrir...Beurk...
M'enfin interview très très intéressante, sincèrement. C'est triste parce que ça donne à la fois envie de devenir traducteur (travail tellement enrichissant) et ça te dégoute de le devenir (système de merde)...
Et petit éclat de rire lors du "C’est un peu du Söderberg, à quelques années de distance, également à moustique entre deux mondes"

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MessagePosté le: 19/10/2017 04:45:15    Sujet du message: Publish is rubbish
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